Brésil : Le carnaval des opprimés

Quelle folie ! Quelle joie ! Quelle merveille !
Publisert: 10. Mar 2003, kl. 14:55 | Sist oppdatert: 5. Mai 2008, kl. 15:01

[[Português]



C’est le carnaval au Brésil. Je suis à Salvador, capitale de l’état de Bahia dans le nord-est. Je danse passionnément et transpire abondamment. Mes jambes se déplacent comme des baguettes de tambour, mes hanches, mes épaules vibrent et tressautent comme elles ne l’ont jamais fait. Sourire, sourire, sourire. Tous les visages autour de moi sont lumineux ; je brille. Danse, danse, danse. Je ne remarque même pas que je suis totalement épuisée. Le carnaval intoxique, il donne une force insoupçonnée pour continuer à danser, flotter ; bouillonnante et sans pensée, sans soucis, simplement heureuse. Comme des centaines de milliers d’autres je suis un corps dansant.

La fête de l’allégresse au Salvador

Depuis ces dernières décennies, Salvador est entrée en concurrence avec le spectaculaire carnaval de Rio de Janeiro, de plus en plus de gens préfèrent la fête de l’allégresse à Salvador aux défilés fantastiques des célèbres écoles de Samba de Rio de Janeiro. A Salvador, ce ne sont pas les paillettes et les plumes, les corps nus et les sambas casse-cou qui impressionnent. Ici c’est le règne des baskets et des shorts, le confort plutôt que l’esthétique, la joie de vivre au lieu du beau. Vous pouvez danser au choix l’ijexá, la samba, le reggae, l’afro, la samba-reggae ou le hip-hop. C’est cette énorme fête de la rue qui attire jusqu’à 200.000 touristes annuellement pendant une semaine.

Mais ce carnaval a également changé la vision brésilienne du monde. Dans toute son allégresse c’est une célébration qui met l’ordre social sens dessus dessous. C’est l’arène politique du sourire : attaques frontales humoristiques et subtiles d’une société de classes incroyablement injuste avec les plus grandes différences sociales au monde. Un racisme complexe est élégamment recouvert par une image nationale multiculturelle qui se veut apparente dans le « mulatto ».

La dimension politique explosive du carnaval est facilement ignorée par le visiteur, submergé par la fête et l’hospitalité des Brésiliens- noirs, blancs, métisses. Mais quand je danse la samba-reggae dans une parade emmenée par le groupe afro Olodum, je donne un message clair de ce que je pense de l’oppression, de l’injustice sociale et du racisme ; qu’il y a une autre manière d’organiser le monde qui n’est pas nécessairement construite sur des idées européennes. Et je l’exprime sans dire le moindre mot.


Le carnaval des esclaves

Le Brésil a été le dernier pays au monde à supprimer officiellement l’esclavage en 1888. Pendant les quelque 300 ans qu’a duré le commerce d’esclaves au moins 4 millions d’Africains ont été emmenés au Brésil comme esclaves. La majorité a débarqué à Salvador, capitale de la colonie portugaise jusqu’en 1763. Aujourd’hui, environ 80% des 2.5 millions d’habitants de Salvador sont de descendance africaine et la ville prétend être la plus grande ville « noire » hors Afrique. Cela a laissé une marque indélébile sur la ville : nourriture, religion, culture, musique, danse, fête, comportement social, tout a des racines en Afrique occidentale.

Mais cela ne doit pas faire penser que Salvador est libre de racisme. L’État brésilien est établi sur un principe raciste, l’esclavage a clairement indiqué qui appartient à la « race » supérieure. Cette division n’a pas disparu avec la fin de l’esclavage. Les mêmes idées racistes sont toujours très vivantes au Brésil, tout comme elles le sont aux USA, en Europe, en Norvège et dans le reste du monde.

Contrairement à la croyance populaire, le carnaval est une invention européenne apportée au Brésil par les colonisateurs portugais. Á l’époque, cela ne s’appelait pas carnaval mais shrovetide et consistait à jeter de l’eau sale sur les passant ; Au Brésil, la célébration de shrovetide a nettement changé ; elle a été « africanisée » par les esclaves qui, dès le début, ont été autorisés à y participer par leurs maîtres. Les esclaves ont sorti leurs tambours dans les rues, ont dansé en grands groupes, s’amusant et parodiant leurs maîtres. Ils jouèrent des rythmes qui invoquaient leurs ancêtres africains et leurs esprits religieux, les Orishas. Tout cela au milieu d’une procession catholique.

Quoique que leurs maîtres pensaient que la célébration africaine n’était pas civilisée et désastreuse pour leur culture européenne avancée, ils ne pouvaient pas s’empêcher d’être attirés par l’enjouement des Africains. Au passage du 20ème siècle, le caractère africain du carnaval s’était affirmé, commandé cependant par des normes strictes pour ce qui était perçu comme décent. L’ « africanisation » ne pouvait être tolérée. Etaient particulièrement visées, les afoshes : un genre de manifestation de rue de la religion afro-brésilienne Candomblé.

Pendant environ 10 ans, à partir de 1905, les groupes de carnaval et d’autres formes culturelles des Afro-Brésiliens ont été interdits. Mais le folklore afro-brésilien à été encouragé plus tard pour présenter le Brésil comme une « démocratie raciale », un pays sans racisme où les noirs, les blancs et le peuple autochtone vivaient en harmonie. Cette « harmonie » était due essentiellement au fait que chacun connaissait très bien son appartenance et ne défiait pas l’apartheid social.


Ilê Aiyê – beauté noire

Docky-docky-dong. Chicke-chicke-dong. Tocky-tocky-tocky-tocky-tocky-tocky…. 100 tambours afros grondent, la terre tremble; avec la foule je bascule dans tous les sens. « Ooooh laisse moi veniiir ! » Des milliers de personnes crient de joie et chantent. Nous sommes dans une rue en pente raide dans Curuzú. C’est samedi soir et Ilê Aiyê est sur le point de quitter son voisinage pour rejoindre l’avenue principale du carnaval de Salvador. Tout le voisinage a revêtu ses plus fabuleux ornements. Les femmes noires ont passé des jours à sculpter leurs fantastiques coiffures africaines, d’autres ont d’énormes turbans. Tous les participants au défilé principal sont habillés d’énormes manteaux d’inspiration africaine. C’est rouge, blanc et noir, immanquablement Ilê Aiyê, « le plus beau du plus beau », chacun avec son propre style.

« Ne me laissez pas iciiiii ! » La foule se resserre, les gens souriants poussent dans tous les sens. Une douzaine de colombes sont libérées et Mère Hilda, prêtresse Candomblé et grande gardienne d’Ilê Aiyê jette des popcorns tout autour d’elle. Elle bénit le fête de manière africaine et souhaite un joyeux carnaval au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

« Grimpant la colline de Curuzúúúú ! » Le groupe de tambours grimpe lentement la colline de Curuzú suivi par la foule. Les tambours grondent, c’est un tremblement de terre ; et il commence à pleuvoir. Je me rapproche des tambours autant que je peu, mes tympans sont sur le point d’éclater. « Ilê, je veux veniiir ! » tous le monde est le bienvenu à Curuzú, mais je n’ai pas accès au défilé principal. Les noirs seulement, c’est cela Ilê.

Ilê Aiyê est non seulement la grande fierté de Curuzú, aujourd’hui tout Salvador est fier du groupe Afro qui montre à un tel degré les racines africaines et l’identité afro-brésilienne de la ville. Mais cela n’a pas toujours été le cas.

Quand Ilê Aiyê est apparu pour la première fois pendant la dictature militaire au milieu des années ’70, il a fait scandale. Le groupe afro a mis en cause la sois-disant démocratie raciale, a protesté contre la célébration du carnaval de « l’harmonie raciale » et raillé l’idéal blanc des brésiliens : « homme blanc, si tu savais la valeur des noirs, tu prendrais un bain de goudron et deviendrais noir aussi ! »

« Racisme inversé ! » hurla l’élite blanche de la ville. Une telle manifestation ethno-politique n’était pas appropriée à la célébration insouciante, patriotique et démocratique du carnaval. Cette bande inculte de rastas noirs et les afro-brésiliens du ghetto Curuzú représentent un projet anti-national qui pourrait seulement arriver à diviser le peuple. Puisque le racisme, hé bien, cela n’existe pas au Brésil, et certainement pas à Salvador, avec sa population majoritairement afro-brésilienne, n’est-ce pas ?

Mais il est vite devenu clair que de plus en plus d’afro-brésiliens à Salvador pensaient qu’il était grand temps de résister au racisme brésilien. Dans toute la cité des groupes afros naquirent, soulignant leurs racines africaines et dénonçant le mythe de la démocratie raciale brésilienne.


Filhos de Gandhy – pour la paix

Simultanément, les afoxés renaissaient. Les plus anciens d’entre eux, Filhos de Ganghy – Fils de Gandhi – retrouvaient une novelle vitalité alors qu’ils étaient au bord de la dissolution. Grâce en grande partie au compositeur noir et actuel Ministre brésilien de la culture Gilberto Gil, qui rentrait d’exil. Filhos de Gandhy existait depuis 1949 avec comme idéal la philosophie pacifique du Mahatma Gandhi. Au milieu des années ’70 ils n’étaient plus que 10 ou 15, aujourd’hui ils sont 5 ou 6000. Et Gilberto Gil est toujours parmi eux.

« Ajari-ô ê ê ê, Odara-Gandhy-Ajari-ô. » Le tapis blanc de paix, la parade de carnaval des Filhos de Gandhy, passe lentement en rythme. Des milliers d’hommes de tous âges portant des turbans blancs et des manteaux blancs ornés de colliers de perles blanches et bleues en hommage à l’orixá africain de la paix Oxalá. Parmi eux, le double du Mahatma Gandhi.

« Ayyy ! » Des gouttes de parfum m’atteignent au visage. « Un baiser pour un collier blanc et bleu ? » Le gandhy ris en continuant à danser. Ils ont tous des flacons de parfum dont ils aspergent le public, principalement les femmes. Seuls les hommes sont acceptés dans les Ghandhis. Je suis stoppée quand j’essaye de pénétrer le cortège pour prendre une meilleure photo du Tapis de paix. C’est le domaine des gars de Gandhy. « Vous savez, avec des femmes à l’intérieur il n’y aurait plus de paix. »

Agogô-pling-plong-pling, checky-cheky-reeee, atta-atta-backe. Gandhy joue d’autres instruments le rythme est l’ijexá et demande la paix. La paix en afrique, au Moyen-Orient, en Iraq, et dans les taudis brésiliens où la guerre contre le crime de la police coûte la vie à des centaines d’afro-brésiliens chaque année.

Olodum – les pharaons noirs

Les habitants du centre historique délabré de Salvador, Pelourinho, furent parmi ceux qui souffrirent le plus de la violence policière, de l’exclusion sociale et de l’extrême pauvreté durant les années ’70 et ’80.

C’est à Pelourinho – qui signifie Poteau de torture, et doit son nom au fait que c’était l’endroit où les esclaves étaient fouettés – qu’émergea un des groupes Afro parmi les plus contestataire et politiquement engagé.

« La liberté rempli nos têtes, la communauté noire demande l’égalité, arrêtez toute séparation ! » Sur le rythme le plus populaire du carnaval, la samba-reggae, et le plus grand succès du carnaval de tous les temps, Olodum à projeté le carnaval de Salvador sur la scène musicale nationale et internationale en 1987. Ils ont réveillé la conscience collective de masse des noirs de la base. « Eeeee Pharaon », chante Olodum. « Toutankhamon, Akhenaton »,reprend la ville entière.

« Les Pharaons de l’Ancienne Egypte étaient noirs, nous sommes les descendants des fondateurs du berceau de la civilisation Occidentale » affirme Olodum en présentant des théories controversées de chercheurs africains. « Stupidité ! » répondent les médias ; « Hourra, nous avons une histoire dont nous pouvons être fiers » rétorque la base. Tout à coup, ils peuvent se voir comme des reines et des rois. Ils ont un passé autre que l’esclavage et l’oppression à monter ; ils peuvent redresser la tête. La combinaison de samba et de reggae et l’interprétation de l’histoire africaine lancée comme un défi ont fait d’Olodum, à Salvador, l’un des plus fiers et plus important avocats pour la reconnaissance de la culture afro-brésilienne, l’intégration sociale et la réalisation d’un rêve : une véritable démocratie raciale. C’est pourquoi Desmond Tutu et Nelson Mendela les ont choisis comme hôtes lorsqu’ils visitèrent la ville. Et c’est pourquoi Paul Simon, Jimmy Cliff, Spike Lee et Michael Jackson les choisirent comme partenaires musicaux.

« Laissez la pluie me mouiller, j’accompagnerai cette folie jusqu’au départ d’Olodum ! » J’ondule et je saute, je caresse mon ventre sensuellement et secoue mes épaules, roule des hanches et des cuisses. C’est la foule et je copie la chorégraphie des danseurs qui me font face aussi bien que je peux.

« Frappez dans les mains, frappez dans les mains, mon rêve me porte ! » Avec des milliers d’autres- blancs, noirs, bruns, rouges, habitants, touristes, jeunes, vieux, femmes, hommes- je saute et frappe, frappe et saute, dans la cohue, dans le chaos… « J’aime Olodum ! » hurle un touriste argentin. « La philosophie d’Olodum est la mienne ! » me dit une amie sénégalaise d’Olodum vivant à Paris et qui participe au carnaval de Salvador pour la dixième année consécutive.

Le carnaval change le monde

Depuis une trentaine d’année les groupes de carnaval afro-brésiliens demandent justice et égalité. Aujourd’hui la plupart des brésiliens savent que la « démocratie raciale » est un mythe, un idéal qui mérite que l’on se batte pour lui. Mais il reste un très long chemin à parcourir. Le Brésil reste une hiérarchie de classe où une poignée de blancs détient la part du lion des richesses du pays et pratiquement tout le pouvoir politique et économique. Les peuples noirs et indigènes composent la majorité écrasante de ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le maire de Salvador est blanc, comme le gouverneur, la ville n’a réalisé sa première université majoritairement noire qu’en 1998. Le nouveau président, Lula, est aussi blanc, mais il a toujours été le porte-parole des pauvres et des exclus. D’expérience, il sait de quoi il parle. Cela laisse quelque place à l’optimisme.

Olodum, Ilê Aiyê, Filhos de Gandhy, et beaucoup d’autres ont crées, depuis les années ’70, un certain nombre d’outils pour promouvoir et réaliser un brésil plus juste. Écoles primaires alternatives, écoles de danse, orchestres de jeunes, campagnes sanitaires, débats politiques, échanges culturels internationaux, concerts, conférences, Internet, affaires et bien d’autres choses, c’est la pleine activité toute l’année. Le carnaval a été, et reste, une arène très importante. Il mobilise la base et éveille les consciences parmi les pauvres, leur permet de se rendre compte de qui ils sont, et de quels sont les droits dont on les prive.

En 1975, il était outrageant de même suggérer que le racisme soit un problème au brésil. En 1987 il était choquant de faire mention de l’importance historique des noirs sur les civilisations occidentales. Aujourd’hui la culture et l’histoire afro-brésilienne est la plus grande fierté que Salvador ait à offrir. Mais même cela ne va pas sans problème. Parce que cela se produit sous l’égide de l’industrie du tourisme et du loisir qui reste dominée par l’élite blanche. Elle vend la culture noire à ceux qui offrent le plus, sans que la vaste majorité des noirs en retire grand chose. Mais beaucoup plus d’entre eux sont capables d’articuler leurs demandes, d’une platte-forme d’orateur, dans les médias, dans les couloirs du pouvoir, sur l’Internet ou… au carnaval.

Et je continue à danser ma protestation dans les rues de Salvador, en communion avec des milliers d’autres :

« Force et honneur, liberté pour le peuple de Pelourinho, eeen avaaaant ! »

Translated by Jacques Vanhaelen